Au secours voila les Mamans !!!

By Philippe Rault

Rock & Folk, November, 1967


A New York, j’ai rencontre Frank Vincent Zappa, leader du groupe le plus controversé des États-Unis, les Mothers of Invention. Leurs deux premiers albums 33 t, « Freak Out » et « Absolutely Free », sont des best-sellers en dépit d’un barrage systématique sur la quasi-totalité des antennes américaines. Partout où ils passent en public c’est le scandale, parce qu’ils attaquent pêle-mêle gouvernement américain, la société américaine en général, la vie sexuelle de la citoyenne américaine en particulier, les hippies et les disciples du LSD, la mauvaise « pop music » et le Creamcheese, cette pâte incolore, inodore et sans saveur qui, Outre-Atlantique, est supposée remplacer le fromage... la seule chose qu’ils respectent: la musique; pas une musique harmonieuse et délicate, mais plutôt un mélange de Free Jazz, de Musique électronique, de Musique contemporaine. De quoi épouvanter les oreilles non averties...

Cependant je tiens à souligner que les huit Mothers of Invention sont les musiciens qui m’ont le plus impressionné pendant mon séjour de deux mois et demi aux USA. Voici les confidences de leur leader, Frank, une des personnalités les plus extraordinaires que j’ai jamais rencontrées dans tout le show-business.

Frank, vous terminez en ce moment un spectacle qui dure depuis environ cinq mois ici Greenwich Village, au Garrick Theatre. Vous et les Mothers originaires de la Californie et vous avez toujours vécu là-bas. Quelle impression cela fait-il à un indigène de la West Coast de vivre cinq mois consécutifs New York?

Au début, j’ai beaucoup apprécié la différence de pression policière qui existe sur un individu entre New York et Los Angeles. La police est relativement meilleure New York mais la ville est si sale que je crois que c’est certainement l’un des endroits les plus sales au monde.

Il faut dire que la police Los Angeles est assez épouvantable!

Oui, exactement comme sous le régime nazi en Allemagne....

Il me semble qu’à San Francisco, par contre, la situation est plus libérale, les rapports jeunesse-force de l’ordre sont un peu plus décontractés?

Oh ! la situation est à peu près identique entre New York et San Francisco. Appelez cela plus libéral si vous voulez ! En réalité l’état de choses en ce qui concerne l’activité de police aux États-Unis est plut effrayant l’heure actuelle. Je pense que les étrangers qui de nos jours visitent les grandes villes américaines sont souvent stupéfaits par ce qu’ils voient et par les actes de violence dont ils sont les témoins.

Selon vous, quoi se limite l’activité normale d’un agent de l’ordre public?

Un agent de police est ici aux Etats-Unis l’employé d’un des divers États. Il a un supérieur qui lui donne des instructions et ce supérieur a des opinions et des attitudes qui bien souvent sont très éloignées de l’esprit de la loi. La lettre et l’esprit de la loi sont deux choses bien différentes. Les chefs de la police américaine ont une interprétation assez spéciale de ce qu’est la loi et de ce qu’elle devrait dans certaines communautés. Dans la rue, l’agent de police a tendance à porter des jugements de valeur sur les jeunes aux cheveux longs, sur les membres de minorités raciales et son attitude en est complètement déformée...

L’esprit de la loi et son application pratique, je crois que partout dans le monde il y a une différence énorme entre les deux...

Je ne connais pas encore beaucoup d’autres pays dans le monde, mais j’espère que la situation est meilleure. Il y a quelques semaines, j’ai passé trois jours Londres et Copenhague et là-bas tout a l’air si paisible, tranquille, propre et agréable en comparaison de la vie New York...

Vous allez bientôt faire une tournée en Europe, qu’attendez-vous de ce voyage?

Eh bien ! tout d’abord je veux me rendre compte exactement s’il y a une véritable barrière linguistique et dans quelle mesure les gens pourront comprendre ce que nous taisons. J’espère que ce ne sera pas trop décevant; je ne pense pas que notre public européen comprendra immédiatement ce que nous jouons ; nous essaierons d’expliquer le plus possible afin que l’auditoire ne soit pas laissé trop dans l’obscurité. Vous n’avez pas en Europe les mêmes situations sociales qu’aux Etats-Unis et la majorité de nos chansons sont écrites propos de situations sociales qui n’existent qu’aux Etats-Unis. En conséquence nous allons passer beaucoup de temps à formuler des explications....

On est toujours étonné lorsque l’on apprend que les Mothers of Invention ne font pas de la musique psychédélique En fait, vous n’aimez pas du tout cette appellation. Pourquoi?

La manière dont on utilise la musique psychédélique aux États-Unis est purement frauduleuse. Je vais d’ailleurs vous dire une chose j’ai l’intention de me servir de cette fraude Le terme « psychedelic » est une marchandise d’emballage. C’est l’équivalent d’un nom de marque sur un papier de savon. L’appellation « psychedelic » représente toute musique qu’une maison de disque américaine essaie de rendre commerciale et vendable un marché de très jeunes adolescents attirés par une forme bizarre de rock’n’roll. Toute musique un peu étrange et qu’on ne peut pas bien classifier sous l’étiquette rock ou R’n’B ou folk-rock sera placée sous l’indication psychedelic. C’est tout simplement de la fraude.... Maintenant, Londres, j’ai été très étonné de découvrir des groupes qui jouent vraiment de la musique psychédélique. J’ai vu là-bas le Pink Floyd et j’ai écouté des disques par un groupe dénommé « Tomorrow » et je pense qu’ils sont vraiment excellents.... Il y a une chose bizarre qui se produit lorsque les Anglais s’intéressent la musique américaine... comme l’époque où les Rolling Stones ont commencé à jouer du rhythm and blues.... ils avaient écouté de vieux disques de rhythm and blues américains et avaient essayé de copier ce style ; sans le vouloir ils ont ainsi débouché sur une manière de jouer qui est devenue vraiment « les Rolling Stones ». Nous retrouvons la même chose avec la musique psychédélique; les groupes anglais ont cru qu’aux États-Unis il existait une musique psychédélique; ils y ont cru, ont essayé d’imiter ce qu’ils avaient entendu sur les disques, et en fin de compte ce sont eux, et non les Américains, qui ont trouvé le véritable idiome psychedelic... J’en suis d’ailleurs très content parce que ces deux groupes – le Pink Floyd et Tomorrow – sont tout fait exceptionnels.

J’ai moi-même entendu le Grateful Dead et Big Brother et je dois avouer que leurs chansons n’ont rien de très avant-gardiste. C’est simplement du rock, souvent d’ailleurs influencé par le country and western....

Ça n’est même pas du rock, c’est une forme très faiblarde de rhythm and blues ; voilà des musiciens qui essaient de prouver au monde qu’ils ont beaucoup de « soul », ils essaient très fort de chanter comme des Noirs mais ça ne marche pas!

Les Mothers of Invention, dans quelle catégorie de groupe pourrait-on les classer? Est-ce du rock, de la musique électronique, de la satire sociale, du free jazz? Comment vous, Frank Zappa, définissez-vous votre groupe?

Je pense que nous faisons « de la musique contemporaine », c’est-à-dire une forme artistique qui est liée notre environnement social actuel. Ce que nous jouons peut difficilement être classifié comme du rock’n’roll ; si on doit nous définir, avant tout je pense que nous sommes non-rock. Notre matériel musical est en grande partie dada le reste comprend toutes les choses bizarres et inexplicables qui se déroulent sur la scène pendant le spectacle. Il y a un certain nombre d’événements que nous ne pourrons jamais enregistrer parce que, pour les comprendre, il faut en les témoins visuels directs. Nous effectuons en scène des gestes et des mouvements physiques qui parfois tiennent de la chorégraphie, parfois arrivent volontairement, parfois sont de purs accidents et parfois impliquent une participation de l’auditoire. Des choses tr étranges se sont passées sur la scène du Garrick Theatre ici New York; ainsi l’autre soir une fille est montée sur la scène elle devait mesurer environ 1,50 m et elle avait les cheveux totalement hirsutes. Mes cheveux sont déjà assez libres, mais les cheveux de cette jeune personne étaient vraiment incroyables.

Une petite fille d’à peu près dix-huit ans, avec des lunettes noires, des sandales, portant deux sacs provisions et une flûte… Donc elle grimpe sur la scène, dépose ses sacs provisions, se colle la flûte dans la bouche et de toute évidence subit une attaque épileptique devant les spectateurs absolument stupéfaits. Naturellement, nous ne l’avons pas arrêtée c’était assez extraordinaire... Elle est restée là environ une demi-heure quand elle a eu fini nous nous sommes dit bonsoir, elle est repartie et personne dans le public ne savait plus quoi faire...

Est-ce que votre musique est proche du happening? Vous-même avez-vous déjà pris part des happenings?

Oui, notre musique est en permanence un happening. Chaque show est différent. Les chansons demeurent relativement les mêmes, mais leur ordre est sans cesse bouleversé, elles s’imbriquent les unes dans les autres ou se suivent sans temps mort. Il nous arrive de jouer trois quarts d’heure consécutifs sans nous arrêter. Souvent le public reste hypnotisé et la fin des morceaux il en oublie d’applaudir... Personnellement je n’ai pris part qu’à un seul happening; c’était Ucla en Californie. J’avais amené quelques-uns de mes enregistrements privés...

Parlant d’enregistrements, vous venez de terminer un 33 t de musique d’avant-garde dont vous êtes le compositeur et le chef d’orchestre, pour Capitol...

Non, au départ ce devait pour Capitol et puis MGM (qui sort les disques des Mothers aux États-Unis) a eu peur que Capitol gagne trop d’argent et leur a racheté l’album complet.

Cet album s’appelle « Lumpy Gravy »?

C’est un ballet musical ; il n’y a aucune chanson.

Vous en avez écrit la musique. Depuis combien de temps écrivez-vous?

Depuis l’ de quatorze ou seize ans.

Votre principale influence a été la musique électronique et la musique contemporaine. Qui spécialement?

Varèse, Boulez, John Cage, Stockhausen, Stravinsky, Bartok, Schoenberg. Je pense que dans le domaine de l’orchestration Varèse est le maitre. Sa manière de combiner les instruments était très scientifique. Certains instruments associés ensemble produisent des surtonalités qui ont une vie bien elles si elles sont traitées correctement dans un environnement sonore. Varèse dans ses partitions, donnait des instructions aux musiciens pour que ceux-ci poussent leurs cuivres jusque dans leurs retraites les plus profondes afin d’obtenir ainsi des structures totalement inharmoniques.

Qui d’autre admirez-vous aussi parmi les compositeurs vivants?

Stravinsky et Boulez. Stockhausen également.

Vous avez entendu parler des travaux du « Groupe de Recherche de l’ORTF » Paris?

J’ai peu suivi leurs travaux jusqu’ maintenant mais dès que j’aurai le temps, je veux écouter les dernières œuvres de Xenakis qui, m’a-t-on dit, sont assez extraordinaires. Pourquoi les jeunes n’achètent-ils pas des disques de Iannis Xenakis?

C’est peut-être parce que pour l’instant on ne leur propose que les Monkees?

Écoutez, si on mettait autant d’argent dans la promotion de Xenakis qu’on le fait pour les Monkees, les teenagers achèteraient les disques de Xenakis.

Ils les achèteraient peut-être mais y comprendraient-ils grand-chose?

Vous croyez qu’ils comprennent l’affaire Monkees? Qu’ils comprennent les Monkees – et je n’entends pas seulement leur musique! Qu’ils comprennent que des businessmen gourmands quelque part dans un bureau s’assoient et imaginent diverses manières d’enfoncer dans la gorge du teenager moyen un produit manufacturé, qu’il le veuille ou non, de retourner sa manière de penser par des méthodes secrètes dont nous ignorons même la nature?

Dans le cas des Monkees, il faut dire que les jeunes Américains sont assez poussés par leurs parents...

Eh ! bien, est-ce que la bénédiction des parents excuse quoi que ce soit?

Et du point de vue philosophique? Vous vous rattachez au mouvement provo je crois?

Oui ; malheureusement, il n’existe pratiquement pas de mouvement provo aux États-Unis. Et d’après ce que je comprends, c’est en train de mourir Amsterdam aussi maintenant...

Qu’est-ce qu’un « Love-in » ou un « Be-in » pour vous?

Un « Love-in » est un événement très dramatique, suivant lequel une bande de teenagers, parfois d’adultes, souvent d’attardés mentaux se réunissent dans un endroit public et prétendent s’aimer les uns les autres; afin de prouver au monde que l’Amour existe encore; en fait pour se prouver eux-mêmes que l’Amour existe toujours. Mais aucun d’entre eux n’y croit vraiment et je pense qu’il vaut mieux qu’ils n’y croient pas parce que s’ils y croyaient, alors leur cas deviendrait grave. L’Amour n’existe plus.

Voilà une opinion bien pessimiste

Entendons-nous, je ne parle que d’un point de vue strictement américain. Je ne sais pas où en est le problème en Europe mais aux États-Unis, de nos jours, il y a tellement de gens qui partout affirment et crient « I love », « I love » que l’on se pose vraiment des questions propos de leur sincérité...

C’est comme en hiver lorsqu’il fait -10°, et que l’on crie « j’ai chaud, j’ai chaud »!

C’est comme siffler dans l’obscurité pour ne pas avoir peur.

Que pensez-vous du nombre impressionnant de jeunes drogués dans votre pays. Utilisez-vous une drogue quelconque vous-même?

Non, je n’utilise aucune drogue personnellement. D’ailleurs j’en ai assez de répondre dans les interviews que je dénonce l’usage de la drogue. Je ne pense pas que l’usage de la drogue soit mauvais. Du moins n’est pas pire que de voir son père et sa mère se saouler à mort! Si les gosses veulent s’envoyer en l’air et pénétrer dans un domaine de la conscience où ils sont « stupéfiés », s’ils réussissent éliminer pour 10 ou 15 minutes leur environnement habituel et quelques instants une atmosphère de vie tolérable, je ne vois rien de mal cela. Je pense que c’est parfait.

Est-ce que vous pensez que la drogue stimule vraiment la créativité artistique?

J’ai utilisé diverses drogues moi-même durant mon adolescence et j’ai composé certaines choses sous l’influence de substances chimiques. Plus tard, je me suis penché sur ces « œuvres » et je me suis rendu compte qu’elles n’avaient aucune valeur. J’ai eu honte de ce que j’avais fait!

J’ai constaté un manque certain de maturité dans la jeunesse américaine. Cela doit expliquer beaucoup de choses...

Certainement. Mais c’est là une conséquence normale de notre système d’éducation qui cherche maintenir le niveau intellectuel du public si bas que celui-ci gobe tous les slogans publicitaires des industries de consommation courante. Avoir aux Etats-Unis une civilisation intelligente et cultivée serait très dangereux. Imaginez un peu, si tout le monde se mettait réfléchir sur les slogans des agences de publicité, on ne vendrait plus aucun produit, les usines fermeraient leurs portes, le niveau de vie tomberait. Il faut vraiment idiot pour acheter ces produits et le travail de nos écoles et de nos universités est de maintenir les gens dans leur ignorance afin qu’ils demeurent des consommateurs de premier ordre. La machine est parfaitement rôdée comme vous pouvez le voir!

Quelle est votre position politique en ce moment?

Je suis «   intéressé  » ... c’est a horrible à observer, mais néanmoins je suis « intéressé  ».

Revenons au domaine de la musique. Pour vous, c’est la seule chose vraiment digne d’intérêt dans l’existence...

C’est peut-être la seule chose pour laquelle j’ai encore de la considération, la seule chose que je respecte...

En dehors de la musique contemporaine et de la musique électronique? Aimez-vous le jazz et le rhythm and blues?

Oui, j’aime beaucoup le R’n’B, Willi Mae Thornton, Howling Wolf, Muddy Waters, Johnny « Guitar » Watson, Slim Harpo...

Ce sont là des artistes déjà assez anciens?

C’est le blues que j’entendais quand j’étais gosse. Cette musique était populaire aux États-Unis entre 1955 et 1958. Je sais qu’en France et en Europe, on ne sort maintenant que certains de ces vieux disques...

(à suivre)

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