Fab Zap!

By Francis Dordor

Best, March 1977


Les 2 et 3 février 1977 resteront comme les dates où plus de vingt-mille Parisiens rendirent enfin justice au gigantesque Frank Zappa. Best était là ...

Parfois, au cœur de la nuit, il arrive qu'une impulsion aussi soudaine qu'incontrôlée, m'incite à allumer mon récepteur de télévision. Je ne sais ce que j'espère y découvrir. Le visage du diable ? Des films pornos que l'on ne pourrait soumettre à aucune commission de censure, même en Suède ? Un reportage sur la vie sexuelle de nos gouvernants ? Un démentoide match de catch, opposant le Pape à mister Moon ? Mais à chaque fois, la déception m'attend. Sur l'écran, il n'y a rien, rien que l'incessant ballet que font des milliers de points gris parqués dans ce tube cathodique, cosmos miniature de l'ennui. Alors je m'en vais écouter un disque de Frank Zappa. Dans la nuit, il y a ce silence, et surgissant bientôt, cette fanfare de l'impossible ; des sons imprévisibles et qui pourtant forment une géométrie des plus cohérentes, une prodigieuse avalanche d'éclats sonores s'enchassant les uns dans les autres, élaborant par magie une architecture de l'absurde, baroque et étonamment belle. Tout ceci produit par une gigantesque et grotesque machine à musique dont les commandes sont tenues par un timonier de génie, monstre sacré, sorcier et tyran, Frank Zappa. Et dans ce tohu-bohu programmé, se détache une voix incomparable, monstrueuse et sentencieuse, me racontant l'histoire du Maharaj-Ji qui venait en Californie pour les besoins de la foi et faisait son numéro à tous les passants du Sunset Boulevard. A la fin, il enlevait les couches de bébé qu'il portait sur lui, les arrosait d'essence et y mettait le feu / Imaginez ça à la télé !

Mothers

Les Mothers of Invention ont connu 9 formations différentes avant de se séparer définitivement. Elles existèrent pendant 12 ans et furent l'une des expériences musicales les plus fructueuses de ce sicle. Dans son sillage, le groupe a laissé un nombre impressionnant de témoignages sur les différentes recherches musicales qu'il poussa. Chaque période correspond à une formation différente et dirigeant cette « continuité conceptuelle » comme il l'appelle, Frank Zappa, seul maître à bord, conduisant son arche sous un déluge de débris culturels, qu'ils appartiennent à la musique contemporaine (Zappa fut énormément influencé par Varèse), au Rhythm'n' blues, au rock'n'roll, au jazz, etc.

De toutes ces années passées soit en studio, soit en tournée, il reste une collection d'album dont certain sont indispensables. Je citerai « Uncle Meat » album des tous débuts, « We're only in it for the money » , « 200 Motels » bande-son d'un film délirant, « Overnite sensation » plus orienté vers le rhythm'n' blues. li reste également beaucoup d'animosité de la part des différents musiciens qui ont eu l'occasion de travailler avec Zappa. Il faut dire que le personnage a une certaine conception du travail qui nécessite de la part de ses musiciens un engagement total et aveugle. La plus célèbre querelle zappienne s'engagea avec Captain Beefheart, occasionnellement chanteur des Mothers, d'autres suivirent, d'autres suivront.

Peut-être pourront nous comprendre qu'un homme qui s'est investi d'une aussi extraordinaire mission ne puisse s'attarder à faire du sentiment, cela devant expliquer l'attitude de Zappa envers ses « employés » . Toutefois dans ce renversement constant des données, dans cette évolution continuelle de Zappa, il est difficile de saisir « le » projet ou tout au moins l'ambition qui le pousse sans cesse à se remettre en question. Et il nous est difficile de saisir l'amplitude de son travail, car nous manquons de recul. Toujours est-il que Zappa, est actuellement le seul musicien qui présente « un plan » , un projet à long terme, qu'il conduit en tentant de laisser derrière lui le reflet d'une époque dans son immense totalité. Prendre Zappa pour un mégalomane, serait lui ôter son jugement, ses moyens techniques et surtout sa lucidité implacable. Son nouveau groupe s'appelle « Zappa » et comprend 4 membres. Ceci fait suite à d'autres formules qui furent, le groupe, le big band et l'orchestre symphonique qu'il pourrait bien de nouveau utiliser et ce dans un proche avenir pour la création d'un concept album, probablement intitulé « Greggery Peccary » dont il eut l'obligeance de me faire découvrir l'énorme recueil de partitions. De tout cela, donc, seul Zappa peut se faire une idée, contentons-nous du présent, et d'enregistrer les changements qui sans marquer une rupture nette avec le passé, les Mothers et leur conception théâtrale du show, font apparaître certains aménagements en vue d'autre chose ... mais quoi ?

Allures

Le présent donc, avec un album, « Zoot Allures » , non négligeable, un groupe, composé de Terry Bozzio, batteur, Ray White remarquable chanteur et guitariste qui vient du Rhythm'n'blues, Patrick O'Hearn, bassiste et Eddie Jobson, ancien Roxy Music, et surtout une longue tournée qui couvrira quatre continents, ce qui peut donner une idée de l'ampleur qu'a pris le phénomène subitement. Et la France n'est pas en reste puisque le Pavillon de Paris réussit à se remplir par deux fois. Voilà simplement ce qu'il faut à Zappa pour habiter ses nouvelles constructions sonores, un groupe de quatre musiciens et une phénoménale discipline. Aujourd'hui, Zappa après avoir fait triompher le symphonisme, revient à des structures beaucoup plus rock et dans un moyen terme, jazz et r'n'b. Ce qu'il a conservé par contre de cette époque, c'est l'absence volontaire d'improvisations (sauf à de très rares instants). La rigueur est encore plus grande que par le passé.

Disons-le, Zappa, depuis toujours, a manifesté une rigidité certaine dans sa façon d'écrire la musique, rigidité atténuée, adoucie le plus souvent, au moment de l'interprétation, par la flamme et la perfection technique de ses musiciens. Ainsi que par son propre talent de guitariste. Et pour ces deux concerts parisiens des 2 et 3 février, nous avons été gâtés. Nous fûmes confrontés deux heures durant à d'époustouflantes tribulations cosmiques et paillardes dont les ingrédients furent comme à l'acoutumée : le sexe, les monstres, l'absurdité, l'obscénité, la satire en trois dimensions. L'instrumentation, inutile de vous le dire, est sans faille. On remarque l'imposante frappe de Terry Bozzio qui finira le concert debout sur ses caisses, mais également Ray White dont la voix inscrite à tout les registres fait oublier le facétieux Napoléon Murphy Brock. Et puis, évidemment, l'élégant Eddie Jobson qui tissera discrètement de fragiles nappes sonores avec son moog, ou composera de finesse avec le rythme cahotant, sur le clavier électrique qui prolongera l'un des titres du dernier album, « Black Napkins » . Zappa met son délire en tube et le ressert comme une mayonnaise instantanée. Le panachage du répertoire convenait parfaitement à la qualité instrumentale du groupe et à l'esprit tonitruant de certaines pièces. Le rythme est continuellement funky, très appuyé, enlevé avec une précision déconcertante, les interruptions, les breaks qui vous prennent au revers d'un chorus de guitare sont d'une impossible justesse. Zappa ne remonta dans son répertoire qu'à la période « Hot Rats » avec « Peaches en regalia » et « Willie the pimp » qui fut le titre de l'un des trois rappels. Le reste était pour la plupart de nouvelles compositions enchaînées sans interruption, sans douleur et sans qu'on s'en aperçoive.

Vocalement cette formation n'a rien à envier à la précédente qui, on s'en souvient, avait le privilège de détenir en Napoléon Murphy Brock, un chanteur au soul et au swing d'exception. L'utilisation des possibilités vocales est régie avec la même rigueur, pas un contre-chant de trop, pas une demi-mesure en moins. Et tout cet appareillage draconien, cette programmation mathématique est d'une telle souplesse, d'une telle fluidité, et balance à tel point que l'on ne peut en croire ses oreilles. Il y a vraiment dans la musique de Zappa, un dépassement de la logique qui ne ressemble à rien d'autre, c'est un spectacle unique, une confrontation ahurissante avec le génie d'un homme qui utilise un matériel qui lui est trop personnel pour que l'on puisse suggérer une définition. Et c'est bien là la principale qualité de Frank Zappa, si habile à dérouter ceux qui le traquent, jamais là où on l'attend. Oui produit un album de Grand Funk en certifiant qu'il est un fan. Que l'on aime ou déteste le personnage, on peut toutefois lui reconnaître le mérite de ne s'être jamais laissé enfermer dans une formule, de s'être constamment remis en question et non comme la plupart des autres musiciens, au lendemain de leurs échecs. Ce qui le rend si imprévisible, c'est de se métamorphoser au gré d'une curiosité intarissable. Ne m'a-t-il pas confié que le groupe Allemand Kraftwerk lui avait proposé de produire son prochain album, ainsi que la formation italienne P.F.M. Zappa qui actuellement poursuit sa longue tournée de par le monde n'a pu accepter, mais sa réponse lorsque je lui ai demandé si cela l'intéressait, fut des plus ambiguës. Et qui sait ?

Tapes

Et pour la première fois en France, depuis longtemps, il accorda des interviews, lui qui se moque de la presse dans la plus grande des largeurs. Alors j'y suis allé de mes petites questions, sans trop y croire, parce que visiblement, ça l'ennuyait. Mais il fut d'une extrême correction, répondant avec attention, précision, enfin... comme pour sa musique.

D'abord la rencontre avec Eddie Jobson, qui initialement jouait avec Roxy Music :

« Eh bien, je crois que c'était à Los Angeles, oui, c'est cela et Roxy Music faisait la première partie des Mothers. Après le concert, Eddie est venu dans ma loge et m'a demandé si cela m'intéressait de le prendre avec moi. Je n'avais pas encore décidé de séparer les Mothers, mais je ne lui ai pas dit non, et nous sommes restés en contact Je pense qu'il savait déjà que Roxy allait spliter » .

Les musiciens qui ont joué avec Zappa ont la fâcheuse habitude de dire le plus grand mal de leur ancien patron. Qu'en est-il aujourd'hui.

« Eh bien, les derniers remous ont été provoqués par Flo and Eddie et monsieur Jean-Luc Ponty. J'en veux beaucoup à Flo and Eddie parce qu'ils ont raconté des insanités sur mon compte alors que j'étais immobilisé à l'hôpital, après mon accident survenu à Londres. Mais il y a eu pire, l'un des premiers Mothers, Jimmy Carl Black a même fait éditer un 45 tours où il m'accusait d'abuser des musiciens et de tas d'autres choses, que je l'affamais, etc. Même Lowell George que j'ai pourtant aidé à mettre sur pied son Little Feat est allé raconter des bobards sur mon compte. »

Les relations avec Captain Beefheart ?:

« Oh ! très, très bonnes, il vient souvent me voir à la maison pour écouter ces bons vieux disques de R'n'B que l'on affectionnait tant lorsque nous étions à la même école, les vieux Johnny Guitar Watson, et tout le stuff de la Nouvelle Orleans » .

Et la disparition de Discreet, son propre label ?:

« Une affaire de fric avec Herb Cohen, mon associé et ex-manager, dans l'entreprise. C'est fini maintenant et je n'ai plus ni le temps ni l'envie de perdre mon argent dans des affaires qui ne me donnent plus aucune satisfaction. »

Est-ce que l'écoute des enregistrements de chaque concert est toujours aussi importante?:

« Absolument. C'est toujours à partir de ces bandes que je construis mes albums, j'expérimente toujours mes compositions sur scène avant le studio, et si je suis pleinement satisfait des enregistrements « Live » , je les inclus sur l'album, comme par exemple sur le dernier pour un titre enregistré au Japon. »

Et maintenant vous apprendrais-je que ce fut lui qui le premier dans l'histoire du rock employa le mot « punk » , dans une chanson intitulée « punk flower » .

« Il parait que c'est beaucoup employé maintenant. J'aurais dû en déposer les droits ! »

Francis DORDOR